Nos yeux nous permettent de voir le monde, les personnes, les événements, mais notre regard est fait de préjugés, de principes qui nous permettent de porter un jugement sur ce que nous voyons. Notre regard est tantôt illuminé par la bienveillance ou l’admiration, et tantôt obscurci par des poutres ou des pailles. Il passe les réalités que nous voyons au crible de nos lunettes, avec ou sans œillères et de nos prismes déformants. Au point qu’il nous arrive de les considérer comme bonnes ou mauvaises selon nos préjugés. Il en est ainsi pour les acteurs du récit de saint Jean, et surtout pour les pharisiens, convaincus qu’ils sont clairvoyants en considérant l’aveugle et ce Jésus qui l’a guéri comme des pécheurs.
Pour croire, il faut voir et c’est dans ce contexte que Jésus prend l’initiative de guérir l’aveugle-né en effectuant un geste créateur : il prend de la terre qu’il mélange avec sa propre salive à l’image de Dieu dans le livre de la Genèse qui pétrit du sol l’homme puis il l’applique sur les yeux de l’aveugle et lui demande d’aller se laver à la piscine de Siloé. Voici qu’apparaît le signe du baptême, ce premier sacrement de l’initiation chrétienne qui vient nous arracher de l’aveuglement des péchés pour nous conduire vers la lumière du Seigneur.
Le regard de Jésus transforme celui de l’aveugle sur lui-même, lui redonne confiance. Il va se laver les yeux, se laver le regard et l’emplir de la lumière d’estime qu’il a perçue dans le regard de Jésus sur lui. Jésus se présente comme celui qui vient recréer cet homme, restaurer en lui l’image positive de Dieu dès sa naissance. Il dénonce l’erreur de croire qu’une faute pourrait être à l’origine d’une infirmité humaine et dénonce le mauvais œil que tous posent sur cet aveugle.
Ce n’est pas l’aveugle-né qui est le personnage central de ce passage, mais la cécité de ceux qui l’entourent, en particulier celle des prêtres et autres pharisiens. C’est toute la différence entre ceux qui ne peuvent pas voir et ceux qui ne veulent pas voir. Voir, c’est accepter le changement, c’est briser le statu quo, chose pas facile dans un monde fait de confort rassurant. Voir : c’est finalement se convertir ! La vie chrétienne suppose que nous regardions les personnes et les événements avec le regard même de Dieu, avec les yeux de Dieu. Si nous pouvions en face de telle personne, de tel événement nous demander : cette personne, cet événement, comment Dieu les voit-il ? Cela changerait radicalement nos attitudes et nous serions moins tentés de jugements a priori, hâtifs, de classer les gens dans des catégories, de chercher des boucs émissaires lorsque les choses vont mal, mais, sans pour autant rester passifs, nous aurions alors une vision différente et, comme Dieu remplie d’une espérance qui nous dépasse. Retenons aussi une phrase de la première lecture de ce dimanche : ce que déclare le Seigneur à Samuel qui s’apprête à choisir David, le plus jeune des fils comme roi d’Israël pour remplacer Saül qui a sombré dans la folie : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »
Tout est une question de regard. Quel est notre regard sur Jésus ? Quel est notre regard sur l’autre ?
Père Modeste MEGNANOU